Charly Millioz, de la compo’ au studio Bora Lustral – Interview

Familier de la scène indé lilloise, Charly Millioz est un musicien expérimenté membre de Big Bernie mais aussi des récentes formations Queen(Ares) et Fabrices. Depuis maintenant deux ans, il bûche également à l’enregistrement, au mixage et au mastering de projets musicaux avec son studio basé à Lille : Bora Lustral. Pouvant aussi bien se consacrer à l’enregistrement de groupes à l’énergie flamboyante comme Monsieur Thibault, ou d’autres à l’atmosphère plus violente comme Vautours, on a ainsi interviewé un mélomane perfectionniste toujours curieux d’expérimenter.

Origines du projet

Pourquoi le choix du nom Bora Lustral ? À quoi correspond-t-il ?

Bora Lustral provient du nom d’un titre du groupe Cheval de Frise, issu de l’album Fresques Sur Les Parois Secrètes Du Crâne (2003). Le Bora est un vent froid qui souffle en Europe de l’Est et sur la Méditerranée. J’aimais beaucoup sa consonance et je ne souhaitais pas utiliser mon vrai nom, principalement par timidité.

Tu es bassiste depuis plusieurs années dans le groupe Sandpipers, guitariste dans Big Bernie et guitariste et chanteur dans Queen(Ares). Dans quelle mesure cela facilite-t-il ton travail avec ton studio que ce soit à un niveau technique comme au niveau de ton réseau pro ?

Sandpipers n’existe plus : mes amis Mathieu et Guillaume se concentrent maintenant sur leur excellent nouveau projet, Vautours, qui avance à une vitesse folle. Concernant Big Bernie, dont l’EP G – dernier volet de la trilogie BIG – est sorti en septembre dernier, j’étais principalement bassiste et nous sommes actuellement en pause pour une durée indéterminée. Mes projets actuels sont donc Queen(Ares) et Fabrices. Le fait d’être musicien m’aide énormément puisque beaucoup des projets sur lesquels je travaille sont ceux de musiciens avec qui j’ai partagé la scène. Cela me permet de mieux anticiper les sessions d’enregistrement en ayant déjà une idée du son du groupe en live et de l’énergie qu’ils cherchent à capter en studio. C’est à mon sens l’exercice le plus difficile lorsqu’on aide un groupe à produire un album. Je pense que certains musiciens font appel à moi parce qu’ils identifient dans ma musique des sensibilités proches de la leur. Évidemment, c’est aussi un avantage de rencontrer des musiciens dans ces conditions et de pouvoir se créer un réseau en discutant de leur projets à venir. Les liens se créent comme ça et quand certains groupes veulent produire un album ils repensent parfois à moi. J’ai plutôt de la chance de ce côté là !

Quel a été le déclic pour lancer ton studio ? Tu t’en occupes tout seul ?

Après ma formation de technicien du son au Campus des Musiques Actuelles, dont je suis sorti en 2015, j’ai commencé à enregistrer quelques albums pour des amis. Après quelques temps, j’ai voulu rendre mon activité plus « légitime », surtout vis-à-vis de moi-même. Je gère l’activité seul pour l’instant, n’étant pas encore à plein temps, mais je réfléchis ces temps-ci au développement du studio. Je pense que travailler avec d’autres techniciens pourrait m’aider à améliorer le produit final. Avoir une deuxième lecture sur son travail peut s’avérer extrêmement bénéfique et ça peut être l’occasion de se spécialiser sur un seul aspect de la production.

Techniques et expérimentations

Tu possèdes un home studio. Avec quel matériel et logiciel bosses-tu ?

En effet, j’ai une régie chez moi. Les outils disponibles actuellement permettent de travailler dans des configurations assez minimales. J’ai été formé sur Pro Tools et Cubase. Quand j’ai fini mes études, j’ai acheté une licence Cakewalk Sonar car il se rapprochait pour moi de Logic Pro dans son aisance d’utilisation avec le MIDI, mais ce dernier n’est disponible que sur Mac et je souhaitais rester sur PC. Cakewalk a été revendu à Bandlab et est devenu gratuit depuis, ce qui est une très bonne chose pour les musiciens et home studistes car ce logiciel est incroyablement complet pour un soft totalement libre d’accès. Je pense cependant repasser sur Pro Tools qui est le standard depuis sa création, notamment pour ses qualités en édition et en routing. J’ai intégré récemment une console Mackie 24 pistes à ma configuration, car il me manquait d’avoir des faders et des potards sous les doigts !

Est-ce que ça t’arrive d’alterner entre enregistrement numérique et analogique ?

Si par enregistrement analogique tu entends enregistrer sur bande, ce n’est malheureusement pas encore possible pour moi. C’est principalement le prix des enregistreurs multi-pistes à bande et des bandes elles-mêmes qui sont rédhibitoires. C’est aussi une technologie complètement différente de l’enregistrement numérique et qui demande un temps de formation ainsi qu’un workflow complètement différent avec les musiciens dès l’enregistrement. Cela dit je pense que certains projets pourraient bénéficier de cette approche.

Après deux ans à tenir ton propre studio, est-ce que tu crois que tu as développer une signature ou des préférences ?

Je ne crois pas. Chaque projet est différent et demande une approche différente. D’autant plus qu’après deux ans d’activités, je me considère encore comme un novice en plein apprentissage. J’expérimente toujours de nouvelles méthodes d’enregistrements et de mixages selon le projet, qu’elles concernent le placement des microphones, les traitements à la prise de son ou les choix de mixage, le choix d’un enregistrement live ou piste par piste, les types de compressions…

En tant que musicien, tu as surtout composé pour des groupes instrumentaux. Est-ce que cela a été compliqué pour toi lorsqu’il a fallut enregistrer et mixer des groupes avec du chant ?

C’était surtout le cas avec Big Bernie, bien que quelques titres plus récents contiennent du chant. J’écoute majoritairement des musiques qui contiennent du chant, ça m’aide sûrement un peu. Notamment à choisir une performance plutôt qu’une autre, à choisir la prise et le traitement de la voix qui conviendra à un titre. La voix est à la fois un instrument très personnel et extrêmement malléable : avoir quelques références en tête peut aider à ne pas se perdre en studio.

Quelle est la plus grande difficulté que tu ais eus à surmonter avec ton studio jusqu’à présent ?

Je suis extrêmement critique avec mon travail et ça peut être vraiment épuisant par moments. Je suppose que c’est nécessaire pour s’améliorer. Il y a parfois eu des défis à relever avec les artistes sur l’enregistrement de titres assez ambitieux mais le travail et l’acharnement finissent toujours par payer ! Je pense notamment à l’album de Monsieur Thibault qui contient plusieurs titres à deux basses, ce qui n’est pas évident lorsqu’on veut obtenir un mix lisible et énergique. L’EP live du trio jazz Fluth m’a mis face à plusieurs problématiques comme celle d’enregistrer un piano à queue à proximité d’un ampli de basse électrique et d’une batterie sur des morceaux extrêmement dynamiques.

Quel a été ton enregistrement le plus agréable ?

Je crois que l’un de mes enregistrement préférés a été l’enregistrement de l’album de Monsieur Thibault. Leurs morceaux sont incroyables et ce sont tous les quatre d’excellents musiciens. Ils m’ont laissé une bonne marge de manœuvre sur la production de l’album et c’est certainement un des projets sur lesquels je suis le plus fier d’avoir travaillé. J’ai aussi enregistré et mixé le deuxième album de F.A.T l’année dernière. C’est un projet qui m’a beaucoup plu. Ils ont un processus d’enregistrement très particulier, rendu possible par le fait qu’ils sont de très bons instrumentistes. Peu de temps après j’ai enregistré le nouvel album de Chaman Chômeur. Ils mélangent math-rock, musique folk/ traditionnelle et musique concrète. Leurs morceaux sont vraiment très beaux.

 

Big Bernie

Projets futurs

Tu t’es occupé de l’EP Ouroboros (2020) de Dear Liars sur lequel on peut entendre la chanson « Viceral Anxiety » qui est un featuring avec Vincent Peignart-Mancini (AqME, The Butcher’s Rodeo). Vu sa longévité dans la musique, est-ce que tu en as profité pour lui demander deux-trois conseils ?

La session d’enregistrement avec Vincent a été assez brève. C’est surtout dans sa manière de dialoguer et travailler avec Flavien, le chanteur du groupe, que j’ai appris des choses. Il l’a poussé à utiliser sa voix claire pour conclure le titre ce qui était une excellente idée. Flavien est un très bon chanteur en voix saturée, mais il est aussi très à l’aise en voix claire et c’est ce que Vincent a essayé de mettre en valeur.

Tu as travaillé sur le mastering de l’EP Hail (2020) du groupe Vautours. Qu’est-ce que ça suppose comme matériel à avoir ou comme compétences autres que pour un CD ?

Le mastering vinyle est un sujet très débattu. Le vinyle a des limites physiques que n’ont pas les formats numériques (CD, streaming). Ça suppose de vérifier plusieurs choses pour permettre une bonne translation vers ce support, notamment dans les basses fréquences, la dynamique et la stéréo. Les outils peuvent être les mêmes que pour le mastering vers un autre support et il faut savoir que les ingénieurs des usines de pressage effectuent, si nécessaire, des traitements supplémentaires pour optimiser le rendu final.

Suite à la réapparition du vinyle, on voit à présent réapparaître la cassette audio. Est-ce que c’est un support pour lequel tu serais prêt à travailler ?

J’adore les K7. C’est un format désuet avec une qualité sonore assez médiocre, mais j’ai un certain amour pour l’objet et l’époque à laquelle il renvoie. J’aimerais beaucoup voir un album sur lequel j’ai travaillé paraître sur ce format.

Quels sont les prochains projets du studio ?

J’ai quelques projets d’enregistrement et de mixage en route, notamment quelques titres pour Monsieur Thibault. Je vais aussi mixer l’album de mon groupe Fabrices.

Dans quelle direction souhaiterais-tu faire évoluer le studio sur le long terme ?

Je vais bientôt déménager ma régie ce qui me permettra d’accueillir les artistes pour finaliser les mixs et les mastering avec eux. Ce rapport plus direct des musiciens sur la musique qu’ils produisent me semble essentiel. À long terme, j’aimerais disposer de mon propre espace pour enregistrer les groupes avec lesquels je travaille et aller vers une démarche de production plus complète, dans la logique d’un studio résidentiel qui permet une immersion totale dans la musique. Et essentiellement, je veux progresser dans le service que je peux fournir aux artistes afin que la qualité de leurs albums soutiennent leur propos artistique autant que leur carrière.

Est-ce que tu peux citer un concert Cerbère Coryphée marquant auquel tu as assisté ?

L’année dernière j’avais été technicien son sur la date de Uratsakidogi et Hélas. C’était assez unique comme date. Ces deux projets sonnaient comme aucun que j’avais déjà pu entendre.
Il y avait aussi le concert de Zu, en mars 2019, qui m’avait scotché. Les timbres de la basse et du saxophone se mêlent d’une façon unique dans ce groupe. J’avais aussi pris une énorme claque avec la date de Jaye Jayle à la Malterie.

Tu as fait le Rock In Bourlon 2016 et 2019 avec Big Bernie et l’édition 2017 avec Sandpipers. Quels souvenirs en gardes-tu ?

L’ambiance de ce festival est plutôt idéale pour moi : le public est toujours très motivé et on a toujours été très bien accueilli. Et puis, c’est quand même fou de voir des groupes comme Whores. ou Bo Ningen sur la scène qui t’accueille quelques heures plus tôt !

Propos recueillis par Florent Le Toullec

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