ImmortalizR, saisir l’effervescence – Interview

Photographe pour le Rock In Bourlon, ImmortalizR est tombé un peu par hasard dans la photo. Si il l’a démarré en dilettante histoire de remplacer un pote et de tromper son ennui, il en a progressivement pris goût au point d’être parvenu à couvrir le Hellfest et le DesertFest de Londres. Depuis, il n’a de cesse de composer avec l’agitation de la fosse d’un concert pour saisir l’instant qui fait l’effervescence singulière d’une date, entre l’éclairage d’une salle et la communion d’un groupe avec son public. De se frayer un chemin vers la scène au travers d’un public electro à sa découverte des musiques métal, c’est avec affabilité qu’il nous a parlé de ses anecdotes de concerts, de ses inspirations et des techniques photos qui lui ont permis de rouler sa bosse tout en affinant son style.

 

Comment as-tu démarré dans la photo ?

Je me suis mis à la photo quand je suis arrivé à Paris. En 2008, quand je rentrais du taf, c’était pour retrouver ma chambre de bonne et du coup, c’était un peu la déprime. Je cherchais des trucs à faire pour ne pas rester enfermé chez moi. Un de mes potes, qui était photographe pour Sound Of Violence, un magazine sur l’actualité rock britannique plutôt axé rock indé, m’a demandé de le remplacer pour le concert des Editors au Bataclan. C’est comme ça que ça a commencé. Par la suite, j’ai pris quelques photos au Klub, alors plus axé métal, et j’ai aussi commencé à prendre plus de photos depuis la fosse pour pleins de genres différents comme l’electro ou le pop-rock. Le principe était toujours d’arriver le plus tôt possible au concert pour être le mieux placé dans la fosse public car il n’y avait pas de fosse pour les photographes. Si j’arrivais un peu plus tard, je devais alors me frayer un chemin jusqu’à la scène à travers le public qui peut réagir très différemment en fonction du concert auquel tu assistes. Tu peux avoir une embrouille pas possible avec des super fans de groupe pop-rock qui ne vont pas supporter que tu leur passes devant pour prendre une photo ou encore les fans d’electro qui peuvent être assez méprisant. Donc ça peut être trois heures d’attente, entre arriver bien en avance et le temps de la première partie, avant de commencer à photographier le groupe qui t’intéresse.

Par la suite, je suis parti sur le webzine Adn Sound où j’ai eu carte blanche. J’ai pu faire quelques chroniques mais j’y ai surtout pris des photos. Selon moi, il est toujours plus intéressant et pertinent d’avoir d’un côté un rédacteur et de l’autre un photographe sur un concert : leurs perspectives se complètent à l’arrivée pour rendre plus précisément compte d’un live. Cela m’a permis d’avoir mes premières accréditations auprès des tourneurs pour des concerts des Melvins, Devil’s Blood et Pentagram. De là, j’ai rencontré Nicolas Denechau de Dead Pig Entertainment sur un concert de Deez Nuts qui m’a ouvert définitivement aux dérivés du metal tel que le stoner, le doom ou le sludge.

 

Coilguns au Rock In Bourlon 2019
Coilguns au Rock In Bourlon 2019

Tu as photographié un nombre impressionnant de groupes : EyeHateGod, Karma To Burn, Madball, Ministry, Sick Of It All, NoFx, Melvins, Nashville Pussy, The Hives, Ice Cube, Body Count, Converge ou encore Cypress Hill. Quel est celui qui t’as le plus marqué ?

La sympathie et la connaissance que tu as pour un groupe joue forcément dans l’appréciation que tu as pour l’un de leur concert. Ça t’amène à être plus enclin à l’apprécier. Tu vas y aller avec un a priori plus positif. Mais parfois tu peux te laisser surprendre par un concert où l’ambiance est assez posée qui d’un coup peut basculer dans quelque chose de plus électrique grâce à une étincelle. C’est ce qu’il s’est passé sur le concert de Atomic Bitchwax, un groupe de space rock américain. C’était une date Stoned Gatherings qui s’est déroulée à La Mécanique Ondulatoire à Paris. La salle doit avoir une capacité d’accueil de 70 à 100 personnes grand max. Ça bougeait un peu dans la fosse sans vraiment décoller. Puis une fille a commencé à partir dans le pit, à pousser tout le monde et de là c’est parti en slam et les gens ont commencé à monter sur scène !

Body Count aussi ! J’avais mon accréditation pour les voir au HellFest en 2015. Bien qu’assez connus, ils étaient prévus sur la scène warzone qui était encore une petite scène à ce moment-là. Forcément, vu la notoriété du groupe, il y a eut beaucoup de monde pour l’espace prévus. Je suis arrivé un peu en retard, mais malgré la foule, j’ai réussi à me frayer un petit passage jusqu’à la scène. Soudain, face au nombre de personne dans le public, le stage manager dit que tout les photographes doivent sortir du pit. Mais un mec sur la scène, me voyant avec mon pass, me dit que je peux monter et me place sur le côté gauche. Soit le mieux placé possible pour photographier le concert ! C’est vraiment cool comme sensation de pouvoir à la fois kiffer un concert et faire son boulot. Ce qui peut être aussi un peu bizarre car il y a la pression du job en même temps. D’autant plus lorsque tu couvres le concert d’un groupe que tu écoutes depuis ton adolescence.

Les mecs de My Sleeping Karma sont définitivement les plus gentils que j’ai rencontré. Je les ai vu à Paris, au Hellfest et au Rock In Bourlon. On a tellement sympathisé qu’ils ont fini par me payer pour leur faire des photos. Vraiment top !

Quels photographes admires-tu ou t’inspires ?

Il y en a plusieurs mais pour l’interview je ne vais en citer que quelques uns.

Glen E. Friedman. À la base c’était un skateur et à 13 ans il était déjà avec son fish eye à photographier les Z-boys lors de la période de sécheresse de 1976 en Californie. Et il les a photographié en train de skater dans les piscines vides ! Par la suite, il a également été là pour les débuts de Suicidal Tendencies, Slayer, Beastie Boys, Fu Manchu ou encore Public Enemy ! Il a aussi photographié Tony Hawk tout jeune à ses 10 ans. Un vrai tueur ! Il a été présent pour beaucoup de légendes à leurs débuts. Et il est aussi bon en portrait qu’en instantané. C’est super rare de pouvoir réussir à faire les deux. J’adore sa photo en argentique du saut périlleux de Bad Brains sur scène. Pour le découvrir, son livre My Rules sorti en 2014 est une vraie bible.

Il y a Willy Ronis, mais là on est plus dans les années 40 jusqu’à fin 2000 et Anton Corbijn. Celui-là est aussi bon en photos qu’en réalisation de clips ou films. Et parmi les français, je citerais Richard Bellia qui était là aux débuts de Iggy Pop, Robert Smith et les Ramones. Si tu veux découvrir ses trente années de photographies, il a sorti un livre de 800 pages qui fait 5 kilos : Un œil sur la musique 1980-2016 (2016). Il y a aussi Pierre Terrasson que j’admire et là on est dans du high level, de la star à gogo en backstage.

 

Pepper Keenan de Corrosion Of Conformity vous dit bonjour depuis le Rock In Bourlon 2019
Pepper Keenan de Corrosion Of Conformity vous dit bonjour depuis le Rock In Bourlon 2019

Tes photos impliquent la capture d’un mouvement à un instant T durant l’effervescence d’un concert. Es-tu plutôt du genre à mitrailler ou à économiser tes photos ? Comment anticipes-tu cet environnement ?

Mitrailler, ça marche : pour la photo de sport par exemple et ça permet d’assurer ses arrières lorsque tu as une commande dans ce domaine. Pour les musiques punk hardcore, la rafale est aussi possible. Une fois à un concert, j’ai vu un gars avec un masque, un casque anti-bruit et un téléobjectif comme si il était à un match de foot. Et il enchaînait les rafales, sans plaisir ! Moi je suis plutôt du genre à me laisser porter par la musique, quitte à déjà la connaître avant d’assister au live, afin d’anticiper l’explosion et être là pour capturer LE bel instant. Des rafales, j’en ai fait mais ce n’est pas de cette manière que tu vas obtenir un cliché qui a de la valeur. Surtout qu’en procédant de cette manière, tu bloques ton appareil pendant un certain temps car il doit se recharger et ne peut en supporter plusieurs d’affilé. Pour moi, il n’y a pas « d’instant vérité » dans le fait d’avoir appuyé vingt secondes sur un déclencheur et d’avoir fait les bons réglages. Avec mon approche, je me donne une chance de saisir LA bonne photo d’un mouvement ou d’une situation. La satisfaction qui en découle en est bien supérieure ! Et puis, le nombre n’est pas important : c’est la sélection qui est important. Il faut savoir prendre le temps de ne choisir que les bonnes photos avec le bon angle. Cette exigence devient tout de suite plus facile à appliquer lorsque tu as une exposition à préparer. Avec l’argent que tu dois dépenser pour imprimer et encadrer tes photos, là tu t’appliques vraiment à ne retenir que tes meilleurs photos ! À la différence d’une publication sur le web où tu dois juste importer tes photos sans frais.

Avec quel matériel travailles-tu la plupart du temps ?

Un reflex numérique Canon et avec quatre objectifs fixes différents : 20, 35, 50 et 85 mm. Ces objectifs te permettent d’avoir une meilleure luminosité en conditions de basse lumière et sont pratiques à la différence des téléobjectifs qui sont plus fragile, prennent plus de place et sont plus onéreux.

 

Sebastien von Landau en forme au Rock In Bourlon 2019
Sebastien von Landau en forme au Rock In Bourlon 2019

Est-ce que tu effectues un travail de retouches avant de publier tes photos ?

Oui. Principalement pour des réglages globaux comme la balance des blancs ou les contrastes. J’essaye de ne pas trop en faire pour ne pas tirer vers une image trop lisse et parfaite. Je ne souhaite pas obtenir une image qui serait trop artificielle. Un cliché à l’aspect trop léché ne serait pas approprié pour du son doom ou sludge. J’essaye de retoucher mes photos le moins possible.

Comment se décide l’emploi du noir et blanc ou de la couleur pour tes photos ?

C’est quelque chose qui peut dépendre du matos que j’ai utilisé ou des lumières utilisées pendant le concert. Par exemple, un ingé lumière peut avoir fait son taf à moitié et ne pas utiliser des leds assez puissantes et je vais du coup passer en noir et blanc pour obtenir une meilleure exposition. Il y a aussi le cas opposé où l’ingé a bien bossé avec deux-trois couleurs et là, ça va être aussi une manière de saluer et faire reconnaître ses efforts que je photographie le concert en couleur. À ce niveau, au Glazart ça peut parfois être l’horreur. Il m’est déjà arrivé d’utiliser un flash pendant un concert et d’avoir un stage manager qui me tombe dessus pour me dire que je ne pouvais pas l’utiliser. Bien que tu sois présent pour couvrir l’événement… Le flash est nécessaire quand tu veux photographier le groupe et le public qui lui est rarement éclairé. Avoir le groupe et le public d’un concert dans le même plan, c’est aussi ce qui va te permettre de capturer la spécificité d’une date et de sortir de la banalité d’une date d’un groupe indifférente d’une autre. À partir de là tu peux obtenir des clichés souvenirs d’un concert dans un lieu particulier face à un public particulier. Et ça c’est aussi un aspect qui peut séduire pas mal de groupes.

Comment s’est passé ta rencontre avec Cerbère Coryphée et le Rock In Bourlon ?

J’ai rencontré Pierre Gautiez, le fondateur de Cerbère Coryphée, grâce à Nicolas Denechau de Dead Pig Entertainment et Stoned Gathering. Durant mon activité avec ses deux boîtes, j’ai été invité à filmer les backstages, les lives, à aider pour la régie ou le chargement du backline et à voir comment un concert s’organisait de A à Z. Ça a été très enrichissant. Pour Anthony Nuñez, le co-fondateur de Cerbère, je crois que je l’ai rencontré au Rock In Bourlon ou à Glazart. En tout cas, j’ai adhéré direct au concept du Rock In Bourlon : « petit » festival dans un village et à prix libre. Sachant, qu’ils ont déjà réussi à avoir des noms comme EyeHateGod, Corrosion Of Conformity ou My Sleeping Karma, c’est assez dingue. Pour moi, qui ai l’habitude de couvrir le HellFest une semaine avant, c’est un peu un « repos » avec un festival à taille humaine, où tout le monde est à la cool et vient parce qu’il connaît la musique. Ça me fait moins de stress et de pression. Et puis, j’adhère aussi à la bouffe et au sandwich baguette camembert rôti ! Un sandwich que m’ont vu manger les My Sleeping Karma mais qu’ils n’ont pas réussi à avoir : j’avais pris le dernier malheureusement !

 

Immortalizr_Powertrip-ParisGlazart2017

Sur ta page Facebook on peut voir que tu as surtout photographié à Paris et pour le HellFest et le Rock In Bourlon. Ça t’es déjà arrivé de photographier à l’étranger ?

J’ai couvert le festival de Dour en Belgique pendant cinq ans pour le webzine Adn Sound et Sound of violence avant de m’ouvrir aux musiques plus extrêmes. Le festival me plaisait bien avant, car la programmation était éclectique, mais pour moi c’est devenu trop electro et limite « usine à drogue ». Par exemple, une fois tu avais les Smashing Pumpkins programmés sur la main stage à 22 h et malgré tout personnes. Tout à coup à minuit, le festival devient blindé autant pour des dj comme Aphex Twin ou un live de 5h de Laurent Garnier… Ils ont perdu un public en gagnant un autre plus jeune avec pas mal de prod dans le corps qu’il va falloir gérer. J’ai aussi assuré le Desert Fest de Londres, dans le but de prendre des clichés promotionnels, et le Desert Fest belge. La difficulté c’est que les couvertures à l’étranger peuvent entraîner des coûts importants, notamment en transport, pour au final peu de bénéfices. Le mieux, dans ce genre de situation, c’est de tourner avec un groupe en Europe. Ce qui peut être aussi compliqué car il faut à la fois assurer les photos, le merch, conduire, manager le groupe et faire le roadie. Pour l’instant je m’occupe juste des photos, ce qui n’est déjà pas si mal !

Un album ou un groupe à recommander ?

C’est difficile de n’en choisir qu’un. Sachant aussi que je peux trouver un album super, mais que c’est sur la performance scénique d’un groupe que je vais vraiment valider mon avis. Là je te dirais Ho99o9 mais aussi Bolt Thrower. Pour Bolt, c’était un groupe de death métal qui à la base ne me plaisait pas car c’était un peu du métal à l’ancienne avec une imagerie warhammer et une voix très particulière. Puis j’y suis finalement revenu après avoir découvert plusieurs autres groupes et me rendre compte que Bolt avait un son riche de plusieurs influences notamment orientales. Il faut vraiment écouter ce qu’ils font. Vu les circonstances, je citerais aussi Powertrip dont le chanteur Riley Gale est décédé en août dernier. Je trouve que l’on devrait plus parler de ce groupe de thrash qui est absolument fabuleux !

Propos recueillis par Florent Le Toullec

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