La patte et la griffe Léonard Delebecq – Interview

La patte et la griffe Léonard Delebecq – Interview

Artiste talentueux, Léonard Delebecq est le graphiste de l’affiche du tout premier concert Cerbère Coryphée au feu El Diablo en septembre 2016 pour les sets de Juggernaut et Spectrum Orchestrum. Six autres affiches suivront celle-ci. Adepte du dessin assisté par ordinateur autant que du dessin fait à la main, on pourrait qualifier son style d’espiègle par la luminosité et l’aspect cartoon des images qu’il produit. S’il avoue un attrait pour les mondes imaginaires et féeriques, il ne demeure pas moins conscient de la réalité politique du monde dans lequel il évolue actuellement. Une réalité sociale en crise à laquelle il tente d’ailleurs de donner un écho à travers certaines de ses créations. Enthousiaste et passionné lorsqu’il parle de son taf, c’est avec affabilité qu’il a répondu à nos questions.

20161001_ChiyodaKu-MemoryOfElephants_DIY@LeonardDelebecq
20161007_Sijosai_GarageCafe@artofLeonardDelebecq
20161209_Mantis-Naute_DIY@artofLeonardDelebecq
20170127_LaJungle-Jojobeam_GarageCafe@artofLeonardDelebecq

Quel est ton parcours ? Comment ta passion pour la création graphique a commencé ?

On peut dire que j’ai commencé à me passionner pour le dessin avec le festival Bulles en Nord à Lys-Lez-Lannoy auquel j’assistais tout les ans lorsque j’étais petit. Je dessinais déjà beaucoup lorsque j’ai intégré l’ESAAT à Roubaix en option arts appliqués. Là-bas, j’y ai appris le dessin appliqué à la mode, au design et à un produit, ce que je n’ai pas trop aimé. Je suis ensuite parti à l’ESA (École Supérieure des Arts) de Saint-Luc à Tournai où j’ai plus étudié l’illustration et la narration par l’image que le graphisme dans sa dimension marketing. J’étais parti dans ces écoles pour apprendre à dessiner et ça n’a pas loupé : j’y ai appris pleins de choses mais à un moment il a fallu faire le tri et faire des choix. Là, je me suis lancé à fond en autodidacte dans le dessin sur Photoshop et les affiches. Et c’est en revenant à Lille en 2016 que j’ai rencontré Anto [Anthony Nùñez, président de l’association Cerbère Coryphée, ndr] et que j’ai commencé à dessiner des affiches pour Cerbère tout en faisant de chouettes découvertes musicales [sourire]. Puis en 2019 j’ai assuré ponctuellement des projets à la commande comme storyboarder en freelance pour la Commission européenne de Bruxelles. Là, j’enseigne depuis deux ans le background et le chara design à la Haute École Louvain en Hainaut.

Avec quels outils travailles-tu la plupart du temps ?

Depuis la fin de mes études, principalement Photoshop. Ça reste mon outil principal de travail. J’ai un faible pour allier un dessin à l’encre de chine et le compléter sous ce logiciel.

Quelles sont tes inspirations visuelles ? Sur certaines de tes créations, j’ai pensé à Steven Universe pour leur côté cartoon et pour d’autres j’ai pensé à Lucian Freud pour le traitement de la couleur des peaux et la gestion de la lumière. Ce sont des références ?

Je ne connaissais pas Lucian Freud, mais en découvrant son travail, effectivement, c’est un peintre dont j’aime beaucoup le style ! Pour ce qui est du côté cartoon de mes dessins, Steven Universe a été une rèf’ pendant un bon moment mais je suis surtout un gros fan de Cartoon Nertwork de manière générale [chaîne de télévision qui a notamment produit Les Supers Nanas, Samouraï Jack et Adventure Time, ndr]. À ce titre, je suis un inconditionnel de La Forêt de l’Étrange (Over the Garden Wall, 2014) dont le personnage principal, Wirt, est doublé par Elijah Wood. Et pour les références, disons un peu plus « classiques », j’aime beaucoup le peintre Gustave Doré et Alfons Mucha pour ses affiches.

Gregory dans "La Forêt de l'Étrange"
Gregory dans “La Forêt de l’Étrange”
Prémière affiche Cerbère Coryphée réalisée par Léonard Delebecq
Prémière affiche Cerbère Coryphée réalisée par Léonard Delebecq
Gregory en mauvaise posture...
Gregory en mauvaise posture…

De 2016 à 2017, tu as créé sept affiches pour des concerts Cerbère Coryphée dont celle de notre tout premier concert au Diablo avec Juggernaut et Spectrum Orchestrum. Comment as-tu élaboré cette affiche ?

Je me suis en partie inspiré de La Forêt de l’Étrange et du personnage de Gregory, le frère de Wirt, pour créer l’enfant et l’ambiance un peu creepy de l’affiche. Mais ça reste quelque chose qui a découlé d’un processus que j’applique pour chacune de mes affiches : j’écoute à fond la musique des groupes pour lesquels je dois dessiner et je me laisse baigner dans leur atmosphère pour laisser venir les idées. Ensuite, j’organise le tout en veillant à ce que l’affiche raconte une histoire.

Refaire des affiches, c’est un exercice qui te botterait encore ?

Oui, complètement ! [sourire] J’adore autant faire le dessin d’une affiche que sa typo. Et c’est même quelque chose que j’ai déjà commencé à refaire pour un concert qui a eu lieu à Rennes en septembre 2020 avec les gars de Dharma Asso. Je continue aussi à dessiner pour des projets musicaux en m’occupant des artworks d’Ekby Östen, le side project folk de mon pote Arthur, également guitariste du groupe punk hardcore Dear Liars. J’ai aussi bossé sur des visuels pour ce groupe. C’est d’ailleurs très intéressant pour moi de s’adapter à des univers musicaux aussi opposés.

Tu as écouté quoi pendant les confinements ? J’ai vu que pour les cinq ans de la mort de David Bowie tu avais fait un portrait de lui période Blackstar (2016).

Je me suis refait toutes les périodes de Bowie et pas seulement Blackstar. Je peux écouter des trucs très variés comme Pink Floyd, Tony Allen, Public Enemy ou encore Moondog que j’écoute beaucoup en ce moment. Ce que j’écoute dépend généralement de mon mood de l’instant donc ça peut facilement passer du punk au jazz ! [Rires] Durant les confinements, j’ai continué à bosser et à avoir des commandes. Pour rester concentré pendant les périodes de rush j’ai écouté pas mal de OST d’animés. Et parmi les trucs que j’aime beaucoup en ce moment je peux te citer Rone, Odezenne, Maria Violenza, que j’avais raté à la Bulle Café et le duo très spécial Ascendant Vierge avec la chanteuse lyrique Mathilde Fernandez et le producteur de Casual Gabbers.

Tu as bossé comme concept et storyboard artist sur le projet de web-série L’Incroyable Odyssée, qui je crois n’a pas aboutit, mais aussi pour la web-série Atomic Panda VS Killer Coccinelles qui partagent toutes les deux un univers lié à l’imaginaire. Comment as-tu vécu ces expériences, toi qui aime Star Wars et Le Seigneur Des Anneaux ?

Ces deux projets ont vraiment été mes premiers taf de storyboarder. Pour L’Incroyable Odyssée, j’étais à Mons en VFX à CGI trainer et l’équipe nous avait contacté en distanciel pour savoir qui voulait se faire la main sur un premier projet. C’était du boulot bénévole qui demandait pas mal d’investissement mais qui restait très cool car il y avait beaucoup d’échanges dans une ambiance où tout le monde était là parce qu’il le voulait vraiment. Les teasers sont en ligne et l’épisode pilote est à ce jour toujours en salle de montage. J’espère qu’ils vont réussir à le sortir… Concernant Atomic Panda… ça a été le même processus de travail, à la différence que la web-série a vu le jour.

Carola Rackete
Carola Rackete
Ma Kyal Sin
Ma Kyal Sin
Manifestation au siège de Total à la défense des raffineurs de Grandpuits soutenus par les associations ecologistes
Manifestation au siège de Total à la défense des raffineurs de Grandpuits soutenus par les associations ecologistes

Récemment, tu as surtout publié des dessins à connotation politique : l’arrestation de Pablo Hasel, des portraits de Carola Rackete et Ma Kyal Sin, des scènes de manifestations en Grèce ou à Haïti, etc. Pourquoi ce rapport à l’actualité plus franc qu’avant dans tes créations ?

C’est quelque chose que j’ai commencé à faire de temps à autre lorsque j’étais en freelance aux alentours de 2017. Je me suis de plus en plus ouvert à la politique et comme je dessine spontanément les choses qui m’intéressent… Et puis le dessin c’est aussi un moyen de donner envie aux gens de s’intéresser à des sujets auxquels ils ne s’intéresseraient pas normalement. Lorsque tu vois ce qui ce passe en Colombie ou en Palestine, ou encore vis-à-vis de la crise écologique, tu ne peux pas rester insensible à la politique. Mais si tu commences à vouloir faire un dessin pour chaque révolte légitime, tu n’en finit pas. Je crois que c’est très important de personnifier un événement via un dessin. J’admire d’ailleurs beaucoup ce que peuvent faire les dessinateurs de The New Yorker qui, par une économie de moyen et en une seule image, arrivent à te traduire une situation politique complexe.

Après, c’est vrai que lorsque je dessine certaines personnes, comme Ma Kyal Sin [tuée d’une balle le 3 mars 2021 à 19 ans lors d’une manifestation pro-démocratie à Mandalay en Birmanie, ndr] ou Daniela Carrasco – mime et artiste de rue connue sous le nom « El Mimo » – [retrouvée pendue à une clôture au sud de Santiago au Chili le 20 octobre 2019 après avoir manifestée contre les disparités sociales et économiques du pays ; la police est suspectée de l’avoir violée, torturée puis assassinée, ndr], je me demande si je ne participe pas à les iconiser comme martyr.

En BD, j’apprécie d’ailleurs beaucoup Loïc Sécheresse qui est aussi fort dans son traitement de l’actu politique que dans ses autres créations, comme Cyril Pedrosa qui a dessiné les décrocheurs de portraits de Macron et les gilets jaunes et qui peut participer à des actions de l’asso Alternatiba.

Classique dernière question : est-ce que tu peux me citer des concerts Cerbère marquants auxquels tu as assisté ?

Le premier concert marquant je te dirais celui de Juggernaut au Diablo. Il y a aussi eu Chiyoda Ku dont j’aime autant l’univers que le son. Mais pour l’instant, je n’ai toujours pas eu la chance d’assister à une édition du Rock In Bourlon car, jusqu’à présent, j’ai toujours été rattrapé par des commandes pour le boulot.

Propos recueillis par Florent Le Toullec

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